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Don (et économie sociale)

Définition
par Alain Caillé, sociologue
Source : Hors-série n°38 bis d'Alternatives Économiques : L'économie sociale de A à Z
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Il peut sembler curieux de consacrer une entrée « Don » dans un dictionnaire de l’économie sociale. Cette dernière ne repose-t-elle pas sur l’intérêt bien compris et partagé, bien plus que sur un quelconque esprit du don ? Un des grands inspirateurs de l’économie sociale française, Pierre Joseph Proudhon*, n’était-il pas également un ardent pourfendeur de l’association ? Pour autant qu’elle s’enracine dans la fraternité et le dévouement, celle-ci, à l’en croire, serait « stérile, nuisible même », elle est « un lien qui répugne naturellement à la liberté » et se montre « de nul effet, ou plutôt d’un effet nuisible quant au travail et à la richesse ». Sur quel principe alors fonder la nécessaire coopération des travailleurs ? Sur le contrat et sur la réciprocité, répond Proudhon. Soit, mais encore faut-il s’entendre sur le sens de la réciprocité.


C’est elle en effet que, dans son fameux Essai sur le don, Marcel Mauss*, le fondateur de l’ethnologie française, découvre à l’origine des sociétés premières. Le rapport social, montre-t-il, ne s’y organise pas sur la base du contrat et de l’échange, mais en fonction de ce qu’il appelle la triple obligation de donner, de recevoir et de rendre. Ici, on le voit, la réciprocité, cette force qui oblige à effectuer un don en retour de celui qui vous a été fait, inspire un système de générosité obligée qui précède et excède de beaucoup toute dimension contractualiste. Elle représente la part de ce qui, dans le contrat, n’est pas contractuel.


Allons à l’essentiel. La difficulté centrale dans cette discussion provient de ce que tous les mots y sont ambigus et susceptibles de recevoir des interprétations quasiment opposées. La réciprocité peut être comprise, au sens mathématique ou logique, comme l’offre d’un équivalent qui annule toute dette ou, au contraire, comme la prestation d’un don nouveau, différent du premier, et qui réenclenche la dette. Comme du « donnant-donnant », entendu au sens d’un troc, ou bien au sens d’un entrelacs de prestations irréductibles au troc, hostiles à tout esprit immédiatement comptable.


Quant au don lui-même, pour certains philosophes, son concept implique qu’il soit sans retour, intégralement gratuit, désintéressé et donc immotivé. Pour Mauss, au contraire, et pour les sympathisants de la Revue du Mauss (www.revuedumauss.com), il suffit pour pouvoir légitimement parler de don que les dimensions d’intérêt individuel et matériel soient subordonnées à une obligation hiérarchiquement première de coopération, entretenue par la rivalité entre ceux qui veulent se montrer les plus généreux, c’est-à-dire les meilleurs coopérateurs. Condition première pour que l’entreprise sociale fonctionne. Après, mais après seulement, on pourra et devra songer à se partager les bénéfices. Concluons : c’est donc bien dans l’esprit du don qu’il convient de chercher le principe de l’économie sociale.