Un rapport récent dresse un panorama de la présence et de l'impact de l'IAE dans les quartiers classés prioritaires au titre de la politique de la ville. Premier constat : les statistiques disponibles à cette échelle territoriale sont rares, et la segmentation des politiques publiques entre politiques de la ville et politiques d'insertion ne favorise pas la lisibilité du secteur. En effet, « il n'y a pas de source de données fiables à 100 % et à jour sur l'IAE », déplore le rapport. Ainsi, les structures ne sont que partiellement référencées, tandis que les listes des contrats de salariés en parcours d'insertion font l'impasse sur les chantiers d'insertion et les associations intermédiaires. Autre difficulté méthodologique : les statistiques disponibles doivent être maniées avec précaution dans la mesure où elles ne partagent guère de référentiels communs (sur la géographie, les profils, etc.). Résultat : « La visibilité de l'insertion par l'activité économique dans les quartiers prioritaires n'est pas un fait acquis, que l'on se situe à l'échelon national, départemental ou local. Elle est souvent plus de l'ordre du ressenti que de l'observé. »
Cette faiblesse est accentuée par le cadre d'intervention des politiques publiques. Il n'existe pas de prisme infraterritorial, c'est le département qui a en charge la compétence IAE. Les comités départementaux de l'IAE (CDIAE), par exemple, ne prévoient pas de plans d'action intégrant un volet « quartier prioritaire ». Quant à l'Etat, il cible ses interventions en fonction de la nature des SIAE ou de la spécificité des publics à aider, non pas selon le territoire. Enfin, il n'existe pas de coordination entre les politiques publiques traitant de l'IAE et la politique de la ville. Les acteurs de la politique de la ville considèrent en effet que l'IAE est « un outil sur lequel ils n'ont pas de prise : ils les financent plutôt rarement ou de manière marginale, attendant plutôt des financeurs de droit commun (notamment l'Etat) ».
Néanmoins, selon les auteurs du rapport, les nouvelles modalités de conventionnement des SIAE, à travers la procédure de « dialogue de gestion », offrent l'opportunité de mieux prendre en compte la spécificité du territoire d'implantation des SIAE. A condition, toutefois, que Pôle emploi s'implique réellement dans ce dialogue, aux côtés de l'Etat et des SIAE.
Une forte présence
Même si elles y sont peu visibles, les SIAE n'ont pas pour autant déserté les zones urbaines en difficulté. Loin de là : une SIAE sur cinq est en effet implantée dans un quartier prioritaire (voir graphique). Par ailleurs, un salarié en insertion sur trois habite dans ces zones sensibles. Mais derrière cette moyenne nationale, se cache une réalité contrastée : sans surprise, ce sont les départements fortement urbanisés et où les quartiers prioritaires sont nombreux qui présentent un taux d'implantation des SIAE dans ces quartiers très important (comme en Seine-Saint-Denis ou dans les Bouches-du-Rhône). A contrario, en Gironde, seulement 16 % des SIAE sont implantées en quartier prioritaire.

Sur le terrain, les SIAE sont bien identifiées par les acteurs locaux si elles y sont présentes depuis longtemps et bénéficient d'un poids économique important. C'est le cas par exemple des régies de quartier. Pour les autres types de SIAE, des progrès restent à faire, notamment en termes de communication sur leurs spécificités.
Employeur atypique
Malgré tout, le rapport estime que l'offre d'IAE est globalement bien en phase avec les profils et les besoins des habitants des quartiers en difficulté. Ils apprécient particulièrement la posture d'« employeur atypique » des SIAE. Atypiques, les SIAE le sont, car elles sont plus facilement accessibles que les autres employeurs (il est possible d'y être reçu même s'il n'y a pas de poste à la clef), parce qu'elles valorisent d'abord le potentiel des candidats et non leurs limites (les trous dans un CV ou l'absence de diplômes ne sont pas rédhibitoires, au contraire !), parce qu'elles se présentent comme un tremplin vers le marché du travail classique et, surtout, car elles offrent un accompagnement individuel. Bref, « cette posture de la SIAE est essentielle pour les habitants des quartiers au regard de la concentration des populations et des difficultés sociales, de la séparation des quartiers du reste de la ville et de l'agglomération, et de la massivité et l'intensité des difficultés vécues qui tirent vers le bas ».
Cette expertise d'employeur atypique est également saluée par les acteurs de la politique de la ville. Pour eux, l'atout clef des SIAE est leur capacité à accueillir, salarier et encadrer les publics en difficulté. « A mon sens, l'IAE a quatre grandes spécificités dans les quartiers prioritaires. D'abord, les SIAE ont une bonne connaissance du public. Ensuite, elles font un vrai travail de proximité. Puis, elles se caractérisent par une énergie militante. Enfin, les SIAE sont des acteurs intermédiaires avec les entreprises », témoigne ainsi un représentant du contrat urbain de cohésion sociale (Cucs) d'Aulnay-sous-Bois, cité dans le rapport. Pour autant, au-delà des principes généraux de leur action, les acteurs de la politique de la ville connaissent assez mal la réalité du travail d'accompagnement réalisé par les SIAE. S'ils s'appuient parfois sur l'IAE, c'est avant tout parce qu'ils considèrent leur expertise comme une ressource potentielle pour la politique de la ville.
Les SIAE semblent donc assez bien implantées dans les quartiers et leurs spécificités correspondent aux besoins exprimés par leurs habitants. Attention, toutefois, à ne pas travailler en vase clos :« la question de l'implantation doit plutôt être celle du maillage territorial ouvert sur un bassin d'emploi qui aille au-delà des limites du quartier. C'est à ce prix que l'IAE aura une efficacité renforcée sur les quartiers », jugent les rapporteurs.
Dix effets importants
Cette question de l'efficacité des SIAE est particulièrement épineuse. Difficile, en effet, de quantifier l'impact de l'IAE dans les quartiers. Si l'on se focalise sur des indicateurs ciblés sur le quartier, on risque d'avoir l'impression - à tort - que rien ne se passe. Ces quartiers jouent un rôle de sas pour la majorité des habitants qui les quittent dès que leur situation s'améliore. Les nouveaux arrivants, en revanche, présentent des caractéristiques socio-économiques plus défavorables. Résultat : ces mobilités gomment statistiquement l'impact des actions menées si l'on raisonne en termes de stocks. Pour réellement analyser les effets de l'IAE comme de la politique de la ville dans ces quartiers, il faut donc raisonner en flux, prendre en compte les trajectoires des ménages résidants initialement en zone urbaine sensible. Or ces données ne sont pas encore disponibles, même si plusieurs travaux allant dans ce sens ont été lancés. Dès lors, « il faut plus chercher à percevoir des effets de levier qu'un effet de masse de l'IAE dans les quartiers prioritaires », précise le rapport.
De la même manière, en l'état des statistiques actuelles, il n'est pas possible d'identifier un effet spécifique des SIAE en matière de sortie vers l'emploi qui soit lié au quartier. « La variable "quartier prioritaire" n'est jamais vraiment apparue comme un critère décisif. Les différences apparaissent plutôt selon le type de SIAE concernées ou, au sein d'un même type de SIAE, selon l'appréciation du professionnalisme de la structure, de son positionnement sur le niveau de difficulté des publics qu'elle accueille, de son ancrage territorial… »
Pour autant, les SIAE renforcent« l'égalité des chances face à l'emploi déjà existant » et permettent de créer de nouveaux emplois de droit commun, dans la mesure où elles sont « des explorateurs de niches d'emplois nouvelles ». Elles jouent également un rôle important vis-à-vis des populations en difficulté : reprise de confiance en soi, déblocage de trajectoire professionnelle…
Là encore, ces effets sont difficilement quantifiables. En dépit de ces difficultés méthodologiques, le rapport se risque à lister dix effets clefs de l'IAE dans les quartiers :
- les SIAE contribuent à valoriser les personnes dans la mesure où elles sont moins sélectives et plus bienveillantes que les employeurs classiques ;
- elles redonnent du poids à la valeur travail en refusant les chantiers dégradant ou non mobilisateurs ;
- elles permettent de mettre entre parenthèses pendant un temps les difficultés du quotidien ;
- elles redonnent de l'ambition à leur public ;
- elles contribuent à lever les freins à l'emploi grâce à un accompagnement adapté ;
- elles permettent de se raccrocher aux institutions de droit commun ;
- elles entretiennent la capacité à travailler ;
- elles permettent d'accéder à des réseaux ;
- elles sont une source de revenus ;
- elles favorisent la paix sociale.
Quant au modèle économique des SIAE dans les quartiers prioritaires, il n'est guère différent de celui des structures implantées ailleurs et se traduit par une fragilité économique persistante.
Au final, le rapport propose six pistes pour renforcer l'impact de l'IAE en zones urbaines sensibles : favoriser l'interaction entre les politiques intervenant sur le champ de l'IAE et la politique de la ville ; faire en sorte que la politique de la ville prenne mieux en compte les problématiques connexes à l'emploi des salariés en insertion ; renforcer les solutions existantes face aux freins à l'emploi (formation, aides à la mobilité, gardes d'enfants) ; soutenir la capacité d'innovation des SIAE, notamment afin de toucher de nouveaux types de publics ; renforcer la capacité des SIAE à être reconnues comme un pair par les entreprises locales ; et, enfin, amplifier l'utilisation des clauses sociales sur le territoire [1].
En savoir plus
« Analyse de l'impact de l'IAE dans les quartiers prioritaires », cabinet Pluricité pour le secrétariat général du Comité interministériel des Villes, mai 2010, disponible à compter du 15 juin 2010 sur www.ville.gouv.fr
Laurent Jeanneau | La lettre de l'insertion n° 022 - juin 2010
Notes
- (1) Sur les clauses sociales, voir l'article de Patrick Loquet dans ce numéro de La lettre de l'insertion.
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