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La crise, l'ESS et les états généraux de l'ESS Patrick Viveret | Article Web - 12 novembre 2010

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La crise, l'ESS et les états généraux de l'ESS Patrick Viveret | Article Web - 12 novembre 2010
En post-face du hors-série consacré à « Une autre économie », le philosophe Patrick Viveret dresse les perspectives de l'économie sociale et solidaire (ESS), qui ne peut pas se réduire au domaine économique, mais doit chercher des alliances politiques, notamment par l'intermédiaire du Labo de l'ESS.

 

La crise va donner au secteur de l'ESS des opportunités et une responsabilité considérable. Elle ne peut y faire face qu'en élaborant une vision dynamique et transformatrice non réduite au seul champ économique. Elle doit être aussi éducative et politique, comme le furent à l'origine les mouvements associatif, mutualiste et coopératif. Elle doit développer en son sein ses propres valeurs affichées, en particulier celles de solidarité et de démocratie. Elle doit également passer des alliances dynamiques avec des forces ouvertes à ces valeurs, en particulier à l'échelle territoriale. Deux outils apparus ces dernières années peuvent puissamment l'y aider. Le Labo de l'ESS, d'une part, et la monnaie solidaire Sol, d'autre part.

 

La conjonction des crises écologiques, financières et sociales a conduit à l'insoutenabilité de la forme tout à la fois dérégulée et globale d'un capitalisme, très différent des économies sociales de marché des trente années d'après guerre. L'heure est à la régression écologique et sociale, et à une nouvelle fuite en avant financière, doublée d'une formidable fuite en arrière sur le plan social du fait de plans d'austérité d'une ampleur inédite.

 

Une telle situation ouvre aux forces de transformation, et notamment à l'ESS, des opportunités importantes, mais lui crée aussi des responsabilités considérables. L'échec historique du modèle fondé sur la dérégulation, la compétition à outrance et la délocalisation place les  acteurs qui travaillent dans la coopération, la régulation et le développement territorial dans une situation dynamique et offensive là où ils étaient le plus souvent sur la défensive ces dernières décennies. Le fait d'être non opéable, d'avoir une inscription territoriale forte et de développer une gouvernance démocratique dans des entreprises est potentiellement un atout. Encore faut-il que l'ESS ne s'enferme pas dans des logiques compétitives en son propre sein, ne se borne pas à croire que ses statuts lui tiennent lieu de projet transformateur et qu'elle combatte en son sein la tendance historique à la dégradation de la démocratie en « loi d'airain de la bureaucratie » pour reprendre l'expression fameuse du sociologue Roberto Michels.

 

Sortir de logiques souvent sectorielles et défensives est d'autant plus essentiel que l'ESS a témoigné d'une double insuffisance au cours de la dernière période historique : un manque de vision transformatrice et de capacité anticipatrice sur des enjeux aussi essentiels que le défi écologique, l'insuffisance des statuts pour renouveler l'intelligence démocratique.

 

Dès lors, au lieu de cumuler l'exigence démocratique de l'économie sociale, la radicalité imaginative de l'économie solidaire et la créativité de l'entrepreneuriat social, on risque de conjuguer l'immobilisme bureaucratique des premiers, la marginalité des deuxièmes et la vision d'un simple aménagement du capitalisme des troisièmes. Comment retrouver le meilleur des trois en dépassant leurs limites respectives ? Tel est l'enjeu de la construction de stratégies dynamiques capables de se hisser au niveau des défis de la période historique.

 

L'histoire commune du mouvement ouvrier et de l'ESS s'appuie sur un trépied que nous avons aujourd'hui besoin de reconstituer : celui de la résistance créative, de l'expérimentation anticipatrice et de la vision transformatrice.

 

Ces trois éléments du trépied sont inséparables. Une résistance sans perspective et sans expérimentation devient une simple révolte souvent désespérée et désespérante. Une vision transformatrice sans résistance et sans expérimentation devient un simple horizon idéal sans traduction incarnée. Une expérimentation coupée de la résistance créative et de la vision transformatrice devient une soupape de sûreté ou une caution du système dominant sans capacité à le transformer. Ces trois éléments gagneraient aujourd'hui à s'associer réellement pour se renforcer mutuellement.

 

D'autre part, il est essentiel de dépasser la double réduction « économiste » et « sectorielle » qui s'est produite dans l'histoire de l'ESS, afin d'articuler pleinement les enjeux de solidarité et de démocratie dans une vision globale qui soit autant politique, éducative, sociale et écologique que proprement économique.

  

La reconstruction essentielle du trépied stratégique de la résistance créatrice, de la vision transformatrice et de l'expérimentation anticipatrice passe par l'alchimie positive des trois familles de l'ESS : l'économie sociale historique, l'économie solidaire née dans les années 1980 et, plus récemment, le mouvement de l'entreprenariat social. L'absence d'unité entre ses trois composantes affaiblit l'ensemble du mouvement et lui interdit de se hausser à la hauteur des défis qu'exige la période. L'alchimie négative, elle, est déjà en œuvre. Les institutions de ces trois familles en portent déjà la marque :  les risques de bureaucratie et de conflit intrabureaucratiques, et la double réduction économiste et sectorielle sont au cœur des problèmes du Ceges ; l'économie solidaire peine à sortir de sa marginalité et le Mouvement des entrepreneurs sociaux (Mouves) risque, si son lien avec les deux autres composantes de l'ESS n'est pas clairement construit, d'être absorbé dans la sphère anglo-saxonne du social business dont la vision transformatrice s'avère fort peu développée.

 

La force du Labo de l'ESS tient aujourd'hui beaucoup à ce que son initiateur principal, Claude Alphandéry, est à la fois une autorité morale incontestée dans toutes les familles de l'ESS et à ce qu'il donne, dans sa personne et son histoire, la garantie d'une non-captation de pouvoir. Mais cette situation a évidemment pour contrepartie la fragilité d'une telle opportunité. Il est donc essentiel que les états généraux de l'ESS aient pour effet de construire dans la durée cet espace de liberté et d'anticipation que constitue le laboratoire de l'ESS en le protégeant des logiques d'appareil et en lui donnant mandat de s'ouvrir aux chantiers éducatifs et politiques afin de sortir de la double réduction économiste et sectorielle analysée plus haut.

Patrick Viveret | Article Web - 12 novembre 2010

 Notes auteur

Ancien magistrat à la Cour des comptes, Patrick Viveret est philosophe et essayiste. En janvier 2002, à la demande du secrétaire d'État à l'économie solidaire, il réalise un rapport intitulé « Reconsidérer la richesse ». Il est également à l'origine du projet Sol et animateur de l'Observatoire de la décision publique.