Faut-il y voir l'héritage des utopistes qui ont sévi en pays franc-comtois, Charles Fourier et Pierre-Joseph Proudhon en tête ? Ou une réminiscence de la lutte des ouvriers Lip pour l'autogestion de leur usine, près de Besançon en 1973 ? Une chose est sûre : la Franche-Comté est une terre riche en expérimentations sociales. Et aujourd'hui encore, les porteurs de projets associatifs de ce territoire s'inscrivent volontiers dans cette filiation subversive, vantant les mérites d'une longue tradition coopérative : « Dans une région dure et ingrate comme celle-là, les gens ont compris depuis longtemps qu'ils étaient plus forts s'ils se serraient les coudes », estime Jean-Guy Henckel, le fondateur des Jardins de Cocagne. Ce réseau de chantiers d'insertion, qui emploient des personnes en rupture avec le monde du travail, a pris racine en 1991 à Chalezeule, à quelques kilomètres de Besançon.
La tradition franc-comtoise est fortement ancrée, en effet, puisqu'elle remonte au Moyen-Age : dès le XIIIe siècle, les paysans se sont organisés en coopératives dans des fructeries, mettant en commun leur production de lait. Désormais connu sous le nom de « fruitière », ce système coopératif à traversé les siècles et régit toujours la fabrication du comté.
Avant-garde sociale
Aujourd'hui, néanmoins, c'est le secteur de l'insertion par l'activité économique (IAE) qui incarne le mieux cette capacité à innover socialement. Créé à la fin des années 1970 par quelques travailleurs sociaux soucieux de renouveler leur palette d'outils, l'IAE a pour mot d'ordre la mise au travail comme support de réinsertion. Le secteur, qui regroupe chantiers d'insertion, entreprises d'insertion et autres associations intermédiaires, propose un emploi aux personnes en difficulté sur le marché du travail, pendant au maximum deux ans, le temps de résoudre leurs difficultés d'ordre social (santé, logement, mobilité…) et de les aider à retrouver un emploi sur le marché du travail « classique ».
Là encore, la Franche-Comté fait figure d'avant-garde : dès 1974, l'association Javel bouscule les représentations de l'intervention sociale en créant un atelier de menuiserie, à Chalezeule. Jusque-là, elle gérait un centre d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), dont le public était essentiellement composé de marginaux ou de personnes tout juste sorties de maison d'arrêt. La crise provoquée par le premier choc pétrolier, ainsi que les restructurations qui se multiplient dans l'horlogerie franc-comtoise modifient la donne : de nouveaux publics affluent vers les centres d'hébergement, et la pauvreté se diffuse dans des couches de la population qui se croyaient à l'abri de la précarité.
Cette nouvelle détresse sociale appelle de nouvelles solutions. Pour y faire face, l'association n'entend plus seulement offrir le gîte, mais également du travail. Ce sont les premiers pas de l'IAE. Dix-sept ans plus tard, Javel innove une seconde fois, en faisant d'une exploitation maraîchère le premier Jardin de Cocagne de France, un jardin de culture maraîchère employant des personnes en parcours d'insertion.
« Dans les années 1970, il était urgent d'inventer de nouvelles formes d'intervention sociale, raconte Jean-Guy Henckel. Sans se concerter, de nombreux travailleurs sociaux ont commencé à bricoler des expérimentations. »Avec la conviction commune que le travail − source de confiance en soi, de dignité et d'autonomie − est le mieux à même de sortir d'affaire des personnes fragilisées par le chômage et enlisées dans l'échec. « Ces expérimentations sociales cherchaient à créer des dispositifs moins infantilisants que ce qui existait auparavant, précise Christian Jacquot, cofondateur de l'association d'insertion Gare-BTT. Comme tout le monde, un salarié en parcours d'insertion a du travail, un contrat. Comme tout le monde, il a aussi les obligations qui lui sont liées. »
Créée en 1979 à Besançon par des militants issus de la prévention spécialisée, Gare-BTT est une autre structure emblématique de l'IAE en Franche-Comté. « La mise au travail est un cheminement délicat. Il ne s'agit pas de reconditionner les gens pour qu'ils deviennent de bons petits travailleurs, mais de faire en sorte que le travail leur apporte de nouvelles ressources, telle que la confiance en soi, et leur ouvre de nouvelles perspectives, explique Christian Jacquot. C'est un exercice compliqué, mais tout pas en avant qui peut être fait, c'est déjà ça de gagné sur la précarité. Au cas par cas, ça marche ! »Le développement de Gare-BTT en témoigne : au début des années 1980, la structure permettait de faire travailler 7 personnes, aujourd'hui l'association compte 150 salariés, dont 84 postes d'insertion, pour un chiffre d'affaires de 4,5 millions d'euros.
Les pouvoirs publics en soutien
A cheval sur le champ social et le monde économique, l'IAE a largement essaimé en Franche-Comté depuis les premières expérimentations des années 1970. En 2006, on recensait 80 structures de l'IAE dans la région, proposant des contrats de travail à près de 8 000 personnes relevant de dispositifs de lutte contre l'exclusion. L'effectif permanent des structures de l'IAE, quant à lui, était composé de 549 postes en équivalent temps plein. Ce qui représente un poids économique non négligeable : 58 millions de chiffre d'affaires total.
Si l'IAE a été inventée sur le tas, par des acteurs de terrain, son développement doit beaucoup à l'implication progressive des pouvoirs publics. Ces derniers y ont en effet vu le moyen « d'activer » leurs « dépenses passives ». Autrement dit, au lieu d'indemniser les chômeurs, ils préfèrent subventionner directement un emploi qui permettra aux personnes les plus en difficulté de remettre un pied à l'étrier. Cette reconnaissance de l'utilité sociale de l'IAE est allée de pair avec une formalisation du secteur. L'évolution de la législation a en effet créé un cadre juridique global : la loi de lutte contre les exclusions (1998) et la loi de cohésion sociale (2005) ont offert aux différentes structures de l'IAE (associations intermédiaires, chantiers d'insertion, entreprises d'insertion, entreprises de travail temporaire d'insertion) une reconnaissance officielle, en les inscrivant dans le code du travail.
Mais les pouvoirs publics n'ont pas attendu cette consécration juridique pour subventionner le secteur au nom de son utilité sociale. Ainsi, l'association Gare-BTT, à ses débuts, a été entièrement financée par la ville de Besançon. Il est vrai qu'à l'époque, la cité bisontine était en avance sur son temps en matière sociale : dès les années 1970, le conseiller municipal Henri Huot avait inventé et expérimenté à Besançon le revenu minimum garanti, bien avant qu'il ne soit généralisé à l'échelle nationale sous la forme du revenu minimum d'insertion (RMI). Fin 1979, une circulaire légalisant les centres d'adaptation à la vie active (Cava) a ouvert l'opportunité d'un financement par l'Etat de Gare-BTT. « Quand on a franchi le premier pas, que les choses existent, l'Etat et les collectivités territoriales finissent par suivre », considère Christian Jacquot.
De la même manière, quand elle a été créée à Besançon en 1987, l'association intermédiaire (AI) Intermed a bénéficié du soutien politique des élus locaux. Le centre communal d'action sociale de la ville, notamment, est entré dans le conseil d'administration de cette jeune structure. Pour autant, « il a fallu se battre pour exister sur le marché », estime Françoise Leroy, fondatrice d'Intermed. En cause, la spécificité du modèle des AI, plus difficile à saisir au premier abord que celui des autres structures de l'IAE : elles embauchent des personnes éloignées de l'emploi pour les mettre à disposition de tiers (particuliers, associations, collectivités locales et entreprises) afin de réaliser des travaux occasionnels (emplois de maison, d'entretien ou de nettoyage). « Longtemps, les AI ont souffert d'une mauvaise image, elles étaient à la fois mal connues et perçues comme des pourvoyeuses de petits boulots, regrette Françoise Leroy. Nous ne sommes pourtant pas là pour dépanner des gens en galère, même si nous travaillons avec des bouts d'heure. Au contraire, nous essayons de construire des parcours d'insertion, d'expérimenter. »
Aujourd'hui, la structure s'est installée dans le paysage franc-comtois : elle pourvoit 54 postes d'insertion en équivalent temps plein, dont 50 % à destination de particuliers, et a fourni en 2009 plus de 85 000 heures au service de 1 200 clients. Mieux, elle s'est diversifiée : en septembre dernier, elle a créé l'entreprise d'insertion Limpio, qui intervient dans le secteur des services à la personne (ménage, repassage, entretien courant du cadre de vie, garde d'enfants…).
Innover pour survivre
Cette capacité d'innovation, à l'origine du développement de l'IAE, est également une condition nécessaire pour assurer la pérennité des structures. « Nous sommes condamnés à nous développer sur de nouvelles activités, pour pouvoir tirer vers le haut les personnes que l'on accueille », confirme Pierre Grosset, PDG de Juratri, une entreprise d'insertion sous statut coopératif créée à Lons-le-Saunier en 1993.
A l'origine, Juratri s'est positionnée sur le secteur de la récupération et du tri des déchets, avant de développer, en 2007, une nouvelle activité de collecte et de démantèlement de déchets électriques et électroniques. Résultat : l'entreprise est passée de 83 salariés fin 2006 à 120 aujourd'hui, dont 62 personnes en poste d'insertion. « Au début, nous travaillions en deux-huit sur une chaîne de tri, ce qui correspondait à la réalité du travail de l'époque. Aujourd'hui, il faut s'orienter vers de nouvelles activités qui offrent de meilleurs débouchés. Je pense notamment à l'isolation des bâtiments pour réaliser des économies d'énergie », avance Pierre Grosset.
L'exemple de Laissez-vous Fer, un chantier d'insertion basé à Dôle, est également révélateur de cette incessante adaptation à l'évolution du contexte économique. L'association a été créée en 1990 dans un bassin d'emploi malmené par les restructurations de l'industrie textile, où beaucoup de femmes étaient laissées sur le bord de la route. D'où l'idée de lancer une activité de repassage pour leur permettre de rebondir, avec l'aide financière du conseil général.
Au début, le chantier d'insertion peut compter sur la bonne volonté des militants associatifs du coin pour remplir son carnet de commandes. Mais rapidement, l'activité prend son essor : plus de 300 clients au bout de quatre ans. « Cela a généré d'autres demandes, notamment dans la blanchisserie de proximité », raconte Sylvie Laroche, fondatrice de Laissez-vous Fer. Une entreprise d'insertion sous forme de SARL, dont le chantier d'insertion est le principal actionnaire, est créée pour répondre à cette demande. Puis, en 1997, la structure se développe sur le tri de vêtements et la création de friperies. A tel point qu'aujourd'hui le tri représente son activité principale.
« En vingt ans, le secteur des services à la personne a tellement évolué que notre activité initiale de repassage est devenue obsolète, juge Sylvie Laroche. Les associations ne pouvant pas faire bénéficier leurs adhérents des exonérations fiscales liées au Chèque emploi service universel (Cesu) depuis 2005, nous avons été fortement concurrencées par les entreprises privées. Nous avons dû abandonner le repassage, mais entre-temps, le développement durable a fait du chemin. Avec le tri, on se trouve en phase avec les préconisations du Grenelle de l'environnement et l'écotaxe à venir sur le textile. » Parallèlement, en 1999, le chantier d'insertion est sollicité par les pouvoirs publics pour créer un centre d'hébergement d'urgence pour familles monoparentales. Une première commande publique qui fera des émules : l'association crée un centre d'accueil de jour pour SDF en 2005 et une maison relais en 2008.
La crise oblige encore et toujours à se renouveler. Tout simplement parce que les structures de l'IAE sont des entreprises comme les autres : elles ont subi de plein fouet le retournement d'activité. Gare-BTT a ainsi perdu 180 000 euros en 2009. Difficile, dans ces conditions, de faire face à l'afflux de personnes en difficulté sur le marché du travail, d'autant que les financements publics se maintiennent tout juste, voire baissent dans le cas des collectivités territoriales, qui n'ont plus suffisamment de moyens pour soutenir les associations.
« Plus que jamais, cette période de crise économique et sociale nous oblige à être innovants pour survivre : il faut trouver d'autres voies, d'autres secteurs d'activité, martèle Christian Jacquot. Mais personne ne peut penser l'avenir et le développement tout seul dans son coin ! »Il est en effet primordial de tisser des liens avec les autres acteurs de l'IAE. Ce qui peut se faire grâce aux réseaux implantés en Franche-Comté, tels que l'Union régionale des entreprises d'insertion (Urei), le Coorace, la Fnars, ou le réseau des Jardins de Cocagne. Ces réseaux se sont d'ailleurs regroupés, il y a sept ans, dans un « inter-réseau », le Pradie, avec la volonté de travailler ensemble pour peser davantage.
« Ce fonctionnement en réseau élargi nous a beaucoup aidés, cela nous a permis de capitaliser nos connaissances et de nous nourrir de ce qui se fait ailleurs », juge Christian Jacquot. Jean-Guy Henckel, du réseau Cocagne, y voit l'une des raisons de la longévité des structures de l'IAE franc-comtoises : « Presque aucune SIAE d'origine n'a fermé ses portes. Les clés de ce succès sont à chercher du côté du professionnalisme des structures, mais aussi de leur capacité à mutualiser les moyens sur un territoire. »
Assurer le renouvellement des générations
Autre défi de taille : le renouvellement générationnel. La plupart des porteurs de projets historiques de l'IAE en Franche-Comté, aujourd'hui souvent dirigeants des structures qu'ils ont créées, arrivent en fin de carrière. Cependant, Pierre Grosset ne s'inquiète pas outre mesure pour sa Scop. « A Juratri, la relève est assurée », se félicite-t-il, même si « les jeunes n'ont pas le même cursus que nous ». Après avoir été volontaire dans la communauté Emmaüs, où il a « appris le métier », Pierre Grosset avait décidé de créer son propre emploi : « On n'est jamais mieux servi que par soi-même, argumente-t-il. A l'époque, beaucoup de ceux qui travaillaient dans l'IAE étaient issus du travail social. Aujourd'hui, la nouvelle génération de cadres dirigeants du secteur est plus technicienne, plus performante aussi. Ce sont généralement des jeunes diplômés issus de l'enseignement supérieur, parfois à bac +5, qui ont voulu donner du sens à leur vie en travaillant dans l'économie solidaire. Nous venons par exemple de recruter un responsable développement qui sort de Sciences Po. »
L'analyse est partagée par Françoise Leroy : « La jeune génération n'est pas issue de la culture du social. Elle arrive avec un bagage de développeur et des compétences que nous-mêmes avions dû acquérir sur le tas, notamment en termes de marketing, de communication, de culture économique, etc. »Pas de quoi craindre pour autant une dénaturation du projet initial : « Je ne suis pas inquiète pour la suite. Ils ont un sens du pragmatisme plus marqué que nous, mais également une vision du projet. Cela ne se fait pas au détriment du social. »
Reste que le passage de témoin n'est pas toujours aisé. Dans le Haut-Doubs, l'entreprise d'insertion Pays nature n'a pas survécu longtemps au départ à la retraite de son directeur. Conscient de cet enjeu, Intermed a pris contact avec l'école d'entrepreneuriat social de Montpellier pour anticiper cette échéance. « Le passage de relais va créer un moment d'instabilité, mais cela sera momentané. C'est un franchissement d'étape, reconnaît Christian Jacquot.L'important, c'est de préserver cet attelage entre gens originaires du social et profils plus économiques, de continuer à articuler toutes ces dimensions. C'est cette diversité qui permet d'innover. »
Laurent Jeanneau | La lettre de l'insertion n° 021 - mai 2010
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