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Le microcrédit à l'heure du bilan - Naïri Nahapétian Alternatives Economiques n° 295 - octobre 2010

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Le microcrédit à l'heure du bilan - Naïri Nahapétian  Alternatives Economiques n° 295 - octobre 2010
Le microcrédit contribue à accroître le bien-être des populations du Sud, mais il ne suffit pas à assurer le développement des pays.

Quand Jean Carbonare crée l'association Ecidec au Bénin, au début des années 1990, son objectif est simple: aider les cultivateurs d'ananas locaux à exporter leur production. Mais très vite, ces producteurs lui confient que leur principal besoin est de disposer d'avances sur recettes pour financer leurs achats de matières premières et d'outillage. Ecidec développe à cette fin une activité de microcrédit, qu'elle étend ensuite à des personnes sans ressources, des femmes à 80%, afin de leur permettre de développer des activités de petit commerce et de transformation agroalimentaire. Par exemple: elles achètent du manioc et le revendent après l'avoir transformé en semoule.

Les crédits accordés sont de 60 euros sur six mois à un taux de 2% par mois, ou de 450 euros sur deux ans à 13,5% par an. En 2010, 3 000 personnes en bénéficient au Bénin. Ecidec, qui a d'abord réuni des capitaux à travers le réseau Coup de pouce, formé de proches du fondateur, investit désormais de l'argent provenant de produits d'épargne solidaire proposés par la société financière de la NEF (1). Mais l'association mobilise également l'épargne locale: ainsi, sur un encours total de 350 000 euros en 2010, 200 000 sont collectés au Bénin. Quant aux emprunteurs, ils sont formés et accompagnés par un partenaire local, l'association Minonkpo.

L'accès au crédit, pour l'immense majorité de la population des pays en développement, privée d'accès aux services bancaires, passe par les usuriers. Ces derniers prêtent à des taux exorbitants, et génèrent ainsi des dettes aliénantes, parfois reconductibles de génération en génération. Proposer une alternative aux populations défavorisées, en leur prêtant de petites sommes d'argent sur de courtes durées à des taux plus faibles, tel est le principe du microcrédit.

Ce système a été inventé il y a plus de trente ans et largement popularisé par Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006, fondateur de la Grameen Bank au Bangladesh. En accédant au crédit, les microentrepreneurs du Sud peuvent créer des activités et améliorer leurs marges en achetant, par exemple, des matières premières ou des marchandises en plus grande quantité, et donc moins cher. Le microcrédit n'a cessé depuis de prendre de l'essor et il existe désormais quelque 3 000 institutions de microfinance dans le monde (voir encadré ci-dessous).

Du microcrédit à la micro- et à la mésofinance

Le terme microfinance est aujourd'hui plus utilisé que celui de microcrédit, car les organisations qui prêtent aux pauvres dans les pays du Sud ont aussi pour objectif de faciliter l'accès de tous aux services financiers de base: épargne, microassurance, transferts d'argent (en particulier les fonds réinvestis par les migrants dans leur pays d'origine)… Récemment, le terme de mésofinance est apparu pour désigner le soutien aux très petites entreprises au moyen d'investissements en fonds propres. Mais l'essentiel de l'activité des 3 000 institutions de microfinance aujourd'hui recensées dans le monde reste le microcrédit. En 2005, 40 milliards de dollars ont ainsi été collectés en petits dépôts et 50 milliards distribués en petits emprunts. Ces structures ont fourni un service à 92 millions de personnes dans le monde en 2005, contre 8 millions en 1997.

Une forme d'aide

Alors que l'aide publique au développement fait l'objet de critiques répétées, le microcrédit a pu être présenté comme une alternative plus "impliquante" pour la société civile. Ainsi, l'économiste d'origine zambienne Dambisa Moyo, auteure de L'aide fatale (2) et ancienne cadre de la Banque mondiale, propose de substituer une large partie de l'aide par des outils de microfinance. L'Agence française de développement (AFD), pour sa part, ne consacre à ce type de projet qu'une faible part de ses engagements (82,4 millions en 2009 sur un total de 6,4 milliards d'euros). Un budget qui a cependant triplé en deux ans.

Or, le microcrédit n'est pas une solution miracle. Prêter aux pauvres, et plus particulièrement aux plus pauvres, a incontestablement des effets positifs, mais aussi des effets pervers, comme l'explique Esther Duflo dans son récent ouvrage, Lutter contre la pauvreté (3). Une des critiques les plus courantes adressée au microcrédit tient au fait que les taux d'intérêt pratiqués demeurent élevés. En fait, s'ils paraissent élevés en comparaison de ceux pratiqués dans les pays du Nord, ils sont bien plus faibles que ceux imposés par les usuriers. En outre, dans les activités à rotation rapide, comme le commerce ou l'artisanat, la rentabilité du capital investi peut être très élevée, ce qui permet de faire face à des taux d'intérêt relativement importants, comme l'observe Laurent Chéreau, de Solidarité internationale pour le développement et l'investissement (Sidi), un organisme de financement solidaire qui soutient plus de 90 institutions de microfinance dans les pays du Sud et de l'Est.

En pratique, le taux moyen exigé par ces institutions est de 26% par an, selon le MIX Market (www.mixmarket.org), une plate-forme qui répertorie plus de 1 700 structures dans le monde. Ces intérêts financent à 60% leurs frais de fonctionnement, notamment les salaires de leurs agents. Ces structures font face à des charges élevées, car administrer un grand nombre de prêts de petits montants est plus coûteux que gérer un nombre plus réduit de prêts de montants plus importants. En outre, comme ces prêts sont proposés à des personnes défavorisées, ils nécessitent un important travail de suivi et de soutien: alphabétisation, formation technique, accompagnement social… En dépit des taux d'intérêt pratiqués, les organismes qui financent les populations les plus vulnérables sont en général structurellement déficitaires et ne survivent que grâce aux subventions qu'elles reçoivent.

La Banque mondiale estime néanmoins que, l'expérience aidant, ces structures devraient pouvoir s'autofinancer au bout de sept à dix ans. En fait, moins de 200 des 1 700 institutions du MIX Market auraient réellement atteint l'autonomie financière (4). Cette injonction des bailleurs de fonds internationaux à se passer de subventions incite certaines structures à se recentrer sur des clientèles plus solvables ou à pratiquer des taux d'intérêt usuraires. Un exemple: la dérive de Compartamos, une institution de microfinance mexicaine qui, lors de son entrée en Bourse en 2007, a vanté sa rentabilité, acquise notamment en imposant des taux d'intérêt de plus de 85% par an à ses clients. Une pratique aussitôt dénoncée par Muhammad Yunus, pour qui les taux doivent être plafonnés.

Une solidarité pesante

Une autre condition de l'équilibre de ces institutions est d'avoir de faibles taux de défaut de remboursement. Ce qui suppose un accompagnement de qualité. Au-delà, bien des institutions limitent le risque en mettant en place des systèmes de caution solidaire. Les uns se portant garants pour les autres au sein d'un même village ou d'un même groupe social. Ce mécanisme d'autocontrôle, proche des tontines traditionnelles en Afrique et en Asie, permet de prêter "à ceux qui n'ont pas de biens pouvant servir de garantie financière", explique Nicolas Guingand, responsable des programmes au sein d'Ecidec.

Appliquée dans des sociétés traditionnelles, la caution solidaire peut cependant engendrer une grande violence sociale, entraînant parfois des suicides, dont les femmes sont les premières victimes. Celles-ci sont en effet très majoritairement destinataires des microprêts parce que les institutions les savent généralement plus préoccupées par l'éducation et la santé de leurs enfants. Mais du coup, elles se retrouvent en première ligne face à la pression des agents de crédits, de leur groupe d'emprunteurs et de leurs maris, qui s'approprient parfois l'argent. C'est pour ces raisons que la Grameen Bank a abandonné en 2002 les microgroupes d'emprunteurs solidaires. Sensible à ces critiques (5), l'association a individualisé les garanties exigées tout en maintenant les rencontres entre emprunteurs qu'elle avait instituées.

Autre risque: la montée du surendettement. Pour Aude Flogny-Catrisse, responsable du secteur financier et appui au secteur privé de l'AFD, celui-ci provient essentiellement d'une dérive du microcrédit professionnel vers le microcrédit personnel à la consommation. Chez les populations les plus démunies, les prêts sont parfois utilisés pour financer des dépenses de santé, d'alimentation ou de logement, non directement productives. Ce qui peut conduire au surendettement si le prêt ne permet pas de dégager les ressources permettant de le rembourser.

Toute la difficulté réside dans le fait que la frontière entre dépenses productives et improductives est ténue: une personne correctement nourrie, logée ou soignée sera plus efficace. Il peut arriver, enfin, que les emprunteurs contractent plusieurs crédits auprès d'organismes différents - comme dans les pays du Nord, à la différence près que les procédures de vérification sont inexistantes au Sud et difficiles à mettre en place.

Un secteur hétérogène

Aujourd'hui, une grande diversité d'acteurs intervient dans le domaine de la microfinance. Des petites structures comme Ecidec, qui soutient 4 000 personnes au Bénin et au Sénégal, mais aussi Brac, qui en compte près de 7 millions au Bangladesh et 300 000 dans d'autres pays du Sud. Leur activité est également variée: certaines structures interviennent en zone rurale, d'autres en milieu urbain. Certaines prêtent aux plus pauvres, notamment en zone rurale, tandis que d'autres soutiennent des entrepreneurs urbains, moins démunis.

En fait, comme le précise Jean-Michel Servet, spécialiste de la microfinance, c'est le développement même du secteur qui explique certains effets pervers: "De nombreuses ONG sans qualification financière préalable espèrent capter des ressources nouvelles en se lançant dans le microcrédit", écrit-il dans Banquiers aux pieds nus (voir "Pour en savoir plus"). Toutefois, selon cet économiste du développement, on observe "un professionnalisme croissant de nombre d'organisations".

Le microcrédit n'est donc "ni usure moderne ni panacée", pour reprendre les termes d'Esther Duflo. Il permet à ses bénéficiaires de développer leur autonomie économique et concourt à dynamiser l'entrepreneuriat local. Mais il ne peut se substituer aux autres outils de développement. Or, comme le rappelle Jean-Michel Servet, le microcrédit s'est développé dans un contexte marqué par la stagnation de l'aide publique au développement (6). L'aide est plus que jamais nécessaire pour "améliorer l'environnement du secteur productif privé et créer les conditions d'une croissance économique robuste".

Au Bénin, à chaque renouvellement de crédit par Ecidec, on constate, selon Nicolas Guingand, une amélioration de "l'alimentation, de la santé, de l'habillement". Mais "pour créer une véritable dynamique de développement local, analyse lucidement Nicolas Guingand, il faut aussi des infrastructures, des dispensaires, des écoles…"

En savoir plus

Banquiers aux pieds nus. La microfinance, par Jean-Michel Servet, éd. Odile Jacob, 2006.
Le blog de Georges Gloukoviezoff sur www.alternatives-economiques.fr
www.cgap.org: le site du Consultative Group to Assist the Poor (CGAP), l'agence de la Banque mondiale qui coordonne le financement du microcrédit dans le monde.
"Baromètre de la microfinance 2010", Acted-Convergences 2015, disponible sur www.acted.org et www.convergences2015.org

(1) La Nouvelle économie fraternelle (NEF) est une société financière anonyme coopérative, autorisée à exercer deux activités bancaires: la collecte d'épargne et l'octroi de crédit. Elle accorde des financements à des activités ayant une utilité sociale et environnementale.

(2) L'aide fatale. Les ravages d'une aide inutile et de nouvelles solutions pour l'Afrique, éd. Jean-Claude Lattès, 2009.

(3) Voir notamment le tome II: La politique de l'autonomie, coll. La République des idées, Le Seuil, 2010.

(4) Microfinance et politique publique, par Bernd Balkenhol (dir.), éd. PUF, 2009.

(5) Voir notamment "Ouganda: le microcrédit fait recette" et "Microcrédit: les limites de la Grameen Bank", Alternatives Economiques n° 179, mars 2000, disponibles dans nos archives en ligne.

(6) Une tendance qui s'est légèrement modifiée ces dernières années, en tout cas, jusqu'à la crise. Voir "Aide au Sud: le compte n'y est pas", Alternatives Economiques n° 292, juin 2010, disponible dans nos archives en ligne.

Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques n° 295 - octobre 2010

 Notes

(1) La Nouvelle économie fraternelle (NEF) est une société financière anonyme coopérative, autorisée à exercer deux activités bancaires: la collecte d'épargne et l'octroi de crédit. Elle accorde des financements à des activités ayant une utilité sociale et environnementale.

(2) L'aide fatale. Les ravages d'une aide inutile et de nouvelles solutions pour l'Afrique, éd. Jean-Claude Lattès, 2009.

(3) Voir notamment le tome II: La politique de l'autonomie, coll. La République des idées, Le Seuil, 2010.

(4) Microfinance et politique publique, par Bernd Balkenhol (dir.), éd. PUF, 2009.

(5) Voir notamment "Ouganda: le microcrédit fait recette" et "Microcrédit: les limites de la Grameen Bank", Alternatives Economiques n° 179, mars 2000, disponibles dans nos archives en ligne.

(6) Une tendance qui s'est légèrement modifiée ces dernières années, en tout cas, jusqu'à la crise. Voir "Aide au Sud: le compte n'y est pas", Alternatives Economiques n° 292, juin 2010, disponible dans nos archives en ligne.


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