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Microcrédit

Définition
par Naïri Nahapétian
Source : Microcrédit : l'heure du bilan - Naïri Nahapétian | La lettre de l'insertion n° 019 - mars 2010
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Le microcrédit est-il un bon outil de lutte contre la pauvreté dans les pays du Sud ? Une question à laquelle tentent de répondre plusieurs études récentes, dans le cadre d'un débat qui fait écho à certaines des préoccupations des acteurs de l'insertion.

Le microcrédit est une innovation sociale inventée il y a plus de trente ans dans un pays du Sud (le Bengladesh), qui a été ensuite importée au Nord, par des acteurs importants de l'insertion par la création d'entreprise en France : notamment l'Adie mais aussi le réseau France active, tous deux créés en 1988.

Le microcrédit ne remplit pas la même fonction dans des pays pauvres du Sud, où il est aujourd'hui considéré comme un véritable outil de développement, que dans les pays anciennement communistes à l'Est, où il doit revitaliser l'entrepreneuriat privé, ou dans les pays occidentaux comme la France, où il est essentiellement un instrument de lutte contre le chômage pour certaines catégories de population. Les retombées du microcrédit dans les pays pauvres sont actuellement analysées dans de nombreuses études, qui suscitent des débats intéressants pour les acteurs de l'insertion.

Une nouvelle forme d'aide

En 2005, plus de 3 000 acteurs de la microfinance (voir définition dans l'encadré ci-dessous) étaient recensés dans le monde, et 113 millions de familles ont bénéficié de leur aide. 40 milliards de dollars ont ainsi été collectés en petits dépôts, et 50 milliards de dollars distribués en petits emprunts. En Afrique de l'Ouest, les institutions de microfinance (IMF) offrent désormais des services à un quart de la population active, soit plus que les banques, qui ne touchent dans ces pays que 8 % de la population.

Le microcrédit consiste à prêter à des populations défavorisées exclues du crédit des petites sommes pour des périodes de quelques mois à un an. Ces crédits servent essentiellement à des activités à rotation rapide, principalement le commerce ou l'artisanat. Aujourd'hui, ces prêts sont de plus en plus souvent complétés au sein des mêmes institutions de prêts par d'autres services : micro-assurances pour les pauvres, actions de lutte contre l'exclusion bancaire, ou opérations visant à réguler transferts de fonds de migrants. La microfinance désigne l'ensemble de ces actions.

A l'heure où l'aide publique au développement, très critiquée pour son inefficacité, se réduit comme peau de chagrin, le microcrédit est mis en avant comme une alternative plus « impliquante » pour les populations touchées, qui évitent les phénomènes d'assistanat. Cela, avertit à juste titre Georges Gloukoviezoff sur son blog, participe d'une démarche idéologique précise qui tient du libéralisme pur et dur. Pour autant, il est vrai que l'aide au développement, versée à des Etats parfois dictatoriaux, est encore trop souvent détournée, qu'elle crée une classe de rentiers et a même parfois découragé l'essor de l'industrie locale. Aussi, subventionner des IMF permet aux organisations internationales comme la Banque mondiale de s'assurer que l'argent de l'aide va bien à des acteurs de la société civile et encourage l'entrepreneuriat.

Sur le terrain, le microcrédit donne par ailleurs la possibilité aux petits entrepreneurs du Sud de réduire leurs coûts en achetant, par exemple, des matières premières ou des marchandises en plus grand nombre. Ils échappent ainsi à des usuriers souvent impitoyables et concourent à dynamiser l'économie locale. Comme l'écrit Esther Duflo dans Le développement humain, son dernier ouvrage qui a fait grand bruit [1] : « Ni usure moderne, ni panacée, le microcrédit remplit tout simplement sa fonction : offrir la possibilité à des entrepreneurs potentiels, coupés du marché du crédit, de réaliser leurs projets. Mais tout le monde n'étant pas un entrepreneur-né, le microcrédit ne peut être une solution universelle. »

Des taux d'intérêt élevés

Une fois cette précaution prise, rappelons que le microcrédit, comme l'aide au développement, a des effets pervers, désormais bien connus. Ses taux d'intérêt extrêmement élevés entraînent des risques de surendettement, en particulier lorsque les prêts ne sont pas utilisés pour des investissements productifs mais pour des dépenses urgentes de santé, d'alimentation ou de logement.

Une polémique a éclaté à ce sujet en avril 2007, quand Compartamos, une institution de microfinance mexicaine est entrée en Bourse en vendant ses actions à un prix très avantageux, notamment grâce aux taux d'intérêt de plus 85 % par an appliqués à ses clients. Aussitôt dénoncée par Muhammad Yunus, le fondateur de la Grameen Bank et prix Nobel de la Paix 2006, Compartamos n'est bien sûr pas représentatif de toutes les IMF. En réalité, rappelle la CGAP (Consultative Group to Assist the Poor : www.cgap.org, l'agence de la Banque mondiale qui coordonne le financement du microcrédit dans le monde), ces taux sont très variables. Le Mix Market (www.mixmarket.org), qui répertorie plus de 1 700 IMF dans le monde, révèle que le taux appliqué en moyenne par ces acteurs est de 26 % par an.

Ces intérêts financent en majorité (à 60 %, d'après le CGAP) les frais de fonctionnement des acteurs de la microfinance, notamment les salaires. Cela peut se justifier dans la mesure où ces frais financent l'accompagnement des emprunteurs. Plus les opérations de microcrédit s'adressent à des personnes défavorisées, plus elles nécessitent en effet, pour être efficaces, ce travail de suivi et de soutien : alphabétisation, formation technique, caisses de santé… Par ailleurs, rappelle Esther Duflo, les prêts de petits montants sont plus coûteux à administrer que ceux de montants plus importants.

Prêts solidaires et individuels

Autre effet pervers souvent mis en avant, le système des cautions solidaires entre emprunteurs : dans un groupe d'emprunteurs issus du même village ou de la même ethnie, les uns se portent garants pour les autres, afin d'assurer le remboursement du prêt à l'IMF. Appliqué dans des sociétés traditionnelles aux femmes, qui sont en majorité bénéficiaires de ces prêts - car plus préoccupées par l'éducation et la santé de leurs enfants -, ce système peut générer une grande violence. Beaucoup de femmes se sont ainsi retrouvées soumises à la fois à la pression des agents de crédits, de leur groupe d'emprunteurs, et de leurs maris (qui s'appropriaient parfois l'argent).

En 2002, la Grameen Bank, inventeur de ce système au Bengladesh, a donc abandonné les microgroupes d'emprunteurs solidaires. L'association, sensible aux critiques dont elle a été l'objet, applique désormais une individualisation des prêts. « Les femmes, explique Esther Duflo, font partie d'un groupe et se rencontrent toutes les semaines, mais ne sont pas légalement responsables les unes des autres. » L'économiste rappelle en effet dans son ouvrage que les rencontres entre emprunteurs favorisent la constitution d'un capital social, utile au développement de leur entreprise et de leur autonomie personnelle.

Une capacité limitée à s'autofinancer

Enfin, si les organisations internationales comme la Banque mondiale fondent tant d'espoirs dans les institutions de microfinance, c'est aussi en raison de leur capacité théorique à s'autofinancer à partir, estiment-elles, de sept à dix années d'existence. Or, cette capacité, nous rappelle un ouvrage coordonné par Bernd Balkenhol [2], qui dirige le département Finance solidaire du Bureau international du travail (BIT), est en réalité très limitée. Moins de 200 institutions de microfinance dans le monde l'auraient réellement atteinte.

Par ailleurs, nombre de dérives constatées sur le terrain sont liées à l'injonction pour les IMF de s'autofinancer, et donc de se passer de subventions. Cela peut inciter ces institutions à abandonner les crédits accordés aux plus pauvres et aux populations vulnérables, pour financer davantage des activités d'entrepreneuriat plus rentables. L'épargne collectée auprès des plus pauvres peut même être employée pour octroyer des prêts à des populations plus aisées, même s'il s'agit là d'un effet pervers relativement rare. En conclusion, Bernd Balkenhol, rappelle que s'il est important de conditionner les aides accordées aux IMF, il ne faut pas se baser sur des critères uniquement économiques.

Esther Duflo a appliqué dans son ouvrage une méthode empirique, d'analyse aléatoire (souvent par tirage au sort) de la situation des populations bénéficiaires de ces aides et de celle de populations témoins non bénéficiaires. Même si son approche est souvent très froide, sa conclusion va dans le même sens. Ainsi, écrit-elle, si la rentabilité du capital des entreprises fondées par des femmes est plus faible, c'est peut-être parce qu'elles poursuivent d'autres buts que la recherche pure de productivité, tout aussi légitimes. Bref, tous s'accordent à dire que pour évaluer les institutions de microfinance, il convient de tenir davantage compte des objectifs sociaux qui sont les raisons d'être de ses acteurs.

Naïri Nahapétian | La lettre de l'insertion n° 019 - mars 2010

 Notes

  • (1) La politique de l'autonomie (tome II : Lutter contre la pauvreté), par Esther Duflo, éd. du Seuil-La république des idées, 2010, 110 p.
  • (2) Microfinance et politique publique, par Bernd Balkenhol (dor.), éd. PUF., 2010, 356 p..

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