Né à Besançon (comme Fourier*), fils de commerçants (comme Fourier), Pierre Joseph Proudhon n’était pas socialiste*, malgré la célèbre apostrophe : « La propriété, c’est le vol », qui ouvre quasiment son premier livre, Qu’est-ce que la propriété ?.
« C’est le vol », non pas parce que la propriété serait illégitime, mais parce qu’elle est contraire à la justice sociale. Le propriétaire prélève une part de la richesse* qu’il n’a pas produite, car ce n’est pas la propriété qui produit l’efficacité, mais le travail en commun : « Deux cents grenadiers ont en quelques heures dressé l’obélisque de Louxor sur sa base ; suppose-t-on qu’un seul homme en deux cents jours en serait venu à bout ? »
Cette force collective ne peut fonctionner que si ceux qui acceptent d’unir leurs forces ont la conviction qu’ils seront traités de façon juste : « Fais à autrui ce que tu veux qu’on te fasse », tel est le principe de base que préconise Proudhon et qu’il appelle « mutuellisme », organisation dans laquelle chacun apporte librement son travail et retire de l’échange sa juste part, supérieure à celle qu’il aurait eue en travaillant seul. En revanche, Proudhon est très hostile aux associations ouvrières*, c’est-à-dire à quelque forme de propriété collective que ce soit, même coopérative : « L’association est de sa nature stérile, nuisible même, car elle est une entrave à la liberté du travailleur. » Il se proclame anarchiste pour empêcher que le pouvoir de certains puisse en opprimer d’autres : si la justice est garantie dans l’échange, la liberté des contrats suffit à assurer l’ordre, et le gouvernement n’a plus de raison d’être.
Pour faire avancer ses idées, Proudhon, en 1849, lance une Banque d’échange, prêtant sans intérêts, parce qu’elle n’aura pas à rémunérer les apports de fonds de ses souscripteurs (20 000 en six semaines !) et émettra des bons d’échange : monnaie papier non convertible en or ou en argent que ses détenteurs pourront dépenser et que ceux qui la recevront en paiement feront ensuite circuler. La Banque d’échange permet d’accéder au capital gratuitement et la création de monnaie qu’elle suscite est équilibrée par la création productive des bénéficiaires du crédit. Mais, Proudhon condamné pour délit d’opinion à trois ans de prison, elle tourne court.
Dans son utopie bancaire d’un crédit gratuit, Proudhon annonce une autre utopie, celle des « abondancistes » des années 1930 (Jacques Duboin) ou de la monnaie franche de Silvio Gesell, auquel Keynes consacre quelques pages dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. En effet, c’est bien l’idée qu’une création de monnaie est susceptible de gonfler le pouvoir d’achat, donc de revigorer l’ensemble des échanges et de la production, que Proudhon annonce. Les monnaies sociales* qui se développent aujourd’hui ou sont en projet s’inscrivent dans cette perspective, en y ajoutant souvent une dimension de solidarité* et de relocalisation de l’activité qui les rapproche des expériences des systèmes d’échange locaux (SEL*).
- 762 lectures

