Il existe un large consensus sur les valeurs fondatrices de l’économie sociale. Plus de cent cinquante ans d’histoire coopérative et mutualiste attestent en effet d’une continuité en la matière : responsabilité (ou volontariat), égalité*, solidarité* et indépendance* sont les valeurs cardinales de l’économie sociale, qui vise ainsi à promouvoir la démocratie dans l’économie. Ces valeurs s’expriment dans des principes, se transcrivent dans des règles juridiques et inspirent des pratiques. A la différence des valeurs, les principes et plus encore les règles évoluent dans le temps. Deux grands ensembles de problèmes se posent à propos des valeurs : l’un concerne leur hiérarchisation, l’autre leur applicabilité, c’est-à-dire leur expression pratique et leur transcription dans les règles.
Concernant la hiérarchie des valeurs, il faut souligner la cohérence du système qu’elles constituent. En effet, la négation de l’une suffit à rendre caduques les autres. La seconde difficulté réside dans l’articulation entre les valeurs et les pratiques. Cette relation est généralement présentée (et vécue) comme complexe ; les entreprises de l’économie sociale doivent en permanence arbitrer pour survivre sans perdre leurs valeurs. Selon les projets de ces entreprises, selon leur activité et le type de marché sur lequel elles interviennent, selon leur taille aussi, cet équilibre, ou ce compromis, présente des aspects différents, mais l’histoire montre que les entreprises qui sous-estiment la dimension économique disparaissent. Le cas extrême en la matière est sans doute celui des communautés rurales des années 1970, mouvement presque mort-né sur le plan économique ; mais c’est également vrai, par exemple, des communautés de travail*. L’histoire témoigne aussi qu’à mesure que certains principes ou certaines règles ne peuvent plus être respectés, les mouvements coopératifs* et mutualistes réfléchissent collectivement et produisent des reformulations de ces principes, non sans débats internes parfois très rudes. Ainsi, la non-rémunération absolue du capital (ou acapitalisme total) est un principe sur lequel les positions ont évolué. De fait, l’acapitalisme total n’est plus d’actualité dans la majorité des coopératives : dans toutes les formes de coopératives, la rémunération – limitée – du capital est aujourd’hui, sinon pratiquée, du moins possible.
Il faut toutefois relativiser la relation aux valeurs et aux règles dans la mesure où leur respect ne constitue pas un but en soi. Certes, l’économie sociale considère que ses règles juridiques – des coopératives, des mutuelles, des associations, des fondations* – sont indispensables et meilleures que celles qui encadrent l’entreprise capitaliste pour parvenir à son idéal d’émancipation de la personne et de développement harmonieux des sociétés humaines. Mais ces règles ne sont que des outils, indispensables certes, de réalisation du projet. Il est donc normal qu’elles se transforment en relation avec l’évolution des organisations, des contraintes des marchés, des politiques publiques, etc.
Cette transformation permanente du droit indique par ailleurs que, pour nécessaires qu’elles soient, les règles ne sont jamais tout à fait suffisantes. Ce qui renvoie à la responsabilité que doivent assumer en permanence les acteurs de l’économie sociale. En établissant des formes de régulation – de possibilités et de contraintes collectives – originales, les règles permettent l’expression de meilleures pratiques. C’est pourquoi l’analyse conjointe du projet, des règles et des pratiques de l’entreprise permet de révéler les valeurs qu’elle respecte. Et, finalement, par la confrontation de celles-ci aux valeurs historiques de l’économie sociale, de révéler la nature de l’économie qu’elle produit.
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